Chroniques oh1laurentpaillier

Publié le 12 décembre 2011| par OhOui

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A dada pour OH ! Brillant hommage à Dada.

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Ce vendredi soir à la HAG, des cartons cubiques de tailles diverses, empilés, isolés, posés savamment ça et là, parfois sur un des deux lais de papiers blanc, faisant décor sur la scène, regardaient de leur face aveugle de couleur kraft, la salle dans l’attente du spectacle OH ! par la compagnie Les Orpailleurs en co-production avec l’Odyssée Ensemble & Cie. Les lumières s’éteignirent doucement, le brouhaha doux et diffus du public parsemé de ci de là de rires d’enfants  et d’adolescents se tut, et voici l’hémicycle embarqué dans un merveilleux voyage dans un monde poétique, savamment orchestré. Les cartons ont pris vie et on ouvert la chorégraphie; une image d’un dispositif de roues et de chaînes projetée sur l’un d’eux; le son de frottements, de crissements, de roulements, de frappes… La petite mécanique des corps et des sons était enclenchée puis un comédien déclama ce qui semblait une histoire, une invocation dans une langue inconnue, puis une tête vivante apparut dans un carton évidé, puis des parties de corps de danseurs sortirent des boîtes en carton, puis les corps entiers des deux danseurs…

Puis un musicien au cor d’harmonie, puis toujours cette musique d’objets… Et puis la lumière s’éteint, et les lumières clignotent, et les quatre musiciens-acteurs-danseurs-chanteurs s’affairent follement mais avec précision pour déplacer la scénographie de cartons et de papiers accompagnés d’un étrange homme orchestre muni d’un carton (affiche) sur lequel est inscrit entracte, avec le fameux signe typographique de la main à l’index qui montre. Puis nous continuons notre voyage en pays de poésies, où les objets ont une âme, où les corps deviennent presque des objets parce que déplacés, emportés comme des cartons, dansant une chorégraphie aux gestes segmentés, arrêtés, désarticulés, où la musique est produite avec des objets: magnifique mouvement du quatuor avec « une table de musique » faite de jeux d’enfants, d’une perceuse, d’un ventilateur, de baguettes souples à l’embout cubique attachées au plateau… avec le duo de « frotteurs de cubes de cartons », et le cor au son bouché. Voyage où le texte est une poésie sonore qui devient universellement accessible par l’interprétation; monde abstrait à l’entendement mais creuset de nos histoires projetées en lui d’où l’émotion et la beauté sortent brutes par surprise, comme un charbon enfermant un diamant qui nous traverse et nous remue, nous émeut sans prévenir.

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J’ai mis en effet mis mes yeux et mes oreilles dans le monde poétiquement loufoque, ludique du mouvement d’avant-garde Dada (1916), ce monde du sensible et du jeu intellectuel hors-champs de la raison et de la logique qui a fait Tabula Rasa des contraintes et conventions artistiques, idéologiques, politiques de l’avant-guerre 14-18 ; un monde de collages, découpages, photomontages, de typographies, d’objets usuels en sculpture, de cinéma expérimental, de performances  farfelues, absurdes mais très ritualisées, données  entre autre au Cabaret Voltaire à Zurich lieu de naissance du mouvement ; le monde de Tristan Tzara, de Hugo  Ball, de Marcel Duchamp…  Et avec Oh ! on voyage plus particulièrement dans l’art de Kurt Schwitters peintre poète Dada, et précisément, on assiste à l’interprétation de son Ursonate (sonate primordiale, sonate primitive) éditée dans la revue Merz (éponyme du mouvement qui lui est propre) qu’il fondit en 1922 avec les deux artistes constructivistes Theo van Doesburg et El Lissitsky.  L’Ursonate, ce poème/partition écrit  entre 1921 et 1932 selon une  structure de sonate classique ou symphonique (quatre mouvements) dont la ligne d’ouverture est tirée de deux « poèmes d’affiche » (Plakatgedichte) de Raoul Hausmann : « Fumms Bö wo taa zaa, pogiff kwii Ee » est considéré comme un chef d’œuvre de poésie sonore. Partition qui doit aussi beaucoup pour sa lecture au travail typographique de l’artiste Jan Tschichold qui s’inspire du mouvement du Bauhaus et de ses recherches sur la fonctionnalité en architecture et notamment en typographie. Ainsi, Schwitters écrivit à l’intention du lecteur : «  Explication des signes (…) Dans un rythme libre, les paragraphes et la ponctuation sont utilisés comme dans la langue, pour un rythme rigoureux, les barres de mesure ou les indications de mesure apparaissent par la division proportionnée en sections spatiales égales de l’espace typographique, mais pas de ponctuation. Donc ,.;!?: ne sont lus que pour la tonalité. Naturellement, l’utilisation courante des lettres de l’ancien alphabet romain ne peut donner qu’une indication très incomplète de la Sonate parlée. Comme pour toute partition, de nombreuses interprétations en sont possibles. »

Ursonate

« ce spectacle fait résonner tout cet univers Dada »

L’univers de la typographie et des mots chers à ses mouvements des années 20-30, se retrouve dans l’avant dernier tableau avec les interprètes jouant, dansant avec des lettres, telles celles de l’imprimerie, faisant aussi référence à ce qui serait à la source du poème d’Hausmann: petites lettres de métal tombées au sol au hasard : F B W T…

Grâce à l’inventivité et à la qualité de ses interprètes et créateurs, ce spectacle fait résonner tout cet univers Dada, le retraduit, le transmet, le réinterprète et l’invente aussi, puisque l’Ursonate n’a pas de mise en scène ni de chorégraphie; l’actualise comme l’un de ces très beaux moments : le duo de la danseuse sifflant un « oiseau hélicoptère » virevoltant, finissant par se poser sur sa main puis repartant pour soulever par le vent de ses pales le coin du lai de papier blanc. Un « oiseau mécanique », hélicoptère miniature  téléguidé par l’un des musiciens avec une très grande précision, précision notoire à tout le spectacle qui sous des airs trompeurs de jeu de grands enfants implique un travail colossal. Ce fut une pièce-concert-danse-théâtre d’objets captivante, drôle, parfois inquiétante, intelligente sans prétention, et surtout émouvante.

J’en  suis ressortie, avec je pense le même regard que celui de mon enfance; merci aux Orpailleurs et à l’Odyssée Ensemble & Cie de m’avoir donné l’impression d’entrer dans une boule de neige de papiers et cartons/boîte à musique où tout semble léger et simple mais d’où s’émanent une gravité tendue de la mécanique, une fragilité innocente des âmes, une urgence frénétique à recouvrir l’abracadabra, l’alpha, l’A. de cet abécédaire à l’endroit à l’envers de l’art. Ah ! Arh !

 

A la sortie, j’ai entendu quelques enfants exprimer leur surprise, d’autres dirent qu’ils trouvèrent cela amusant, même magique et certains d’entre eux dirent qu’ils n’avaient pas compris l’histoire ; c’est certain mais l’art n’est pas à comprendre que l’on ait dix, trente ou cinquante ans, il est juste à ressentir. Et je suis certaine que beaucoup d’entre eux remercieront dans plusieurs années leurs parents de les avoir emmenés voir OH ! Quant à moi je dis encore  « Bravo » pour cette brillante création hommage, due à la rencontre lors d’un festival, de Jean-Christophe Bleton et Serge Desautels, les  concepteurs artistiques, ayant chacun à ce moment là un vif intérêt pour le mouvement Dada.  Schwitters et ni toute  la clique de Dada ne  se sont retournés dans leur tombe.

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